L'échange : socle et identité d'un théâtre laboratoire de vie. Un article pour L'Observatoire des Politiques Culturelles

Les praticiens, artistes-chercheurs, doivent créer des protocoles de rassemblement et d'échange. Et c'est aussi en parlant entre eux dans leur métier que ce métier prend corps et mouvement. C'est là une autre façon de créer.

En premier lieu, il faut dire qu'il y a mille et une façon de pratiquer notre métier de metteur en scène de théâtre

Par exemple :
1. Il y en a qui vivent ce métier à moitié comme une compétition, à moitié comme un acte de commerce (et que le meilleur gagne !)

2. Il y en a qui vivent le métier comme une famille, une communauté produisant ses œuvres, à l'écart des autres communautés.

3. Il y en a qui vivent le métier comme la recherche d'un pouvoir personnel, passant par l'artistique.

4. Il y en a qui vivent le métier comme un monde de magie et de mystère, dans lequel le metteur en scène - grand alchimiste et dépositaire de secrets occultes - se pose en gardien d'un savoir-faire mystérieux, sacré, personnel et quasiment source d'inspiration divine. Attitude prétentieuse, stupide et stérile, mais s'inscrivant de manière particulièrement efficace dans l'époque.

5. Il y en a qui vivent le métier comme un mixte des propositions précédentes, empreint d'une cool attitude.

A travers ces quelques cas cités, on comprendra aisément que, pour certains de nos praticiens, échange et confrontation soient contre-productifs, et donc impraticables.

Mais cela ne veut pas dire que l'échange sur nos pratiques et nos savoir-faire soit facile et ne demande pas d'effort. S'il faut avant tout en éprouver le désir, il faut aussi avoir, comme on dit, un ego bien placé. C'est-à-dire : être en capacité de surmonter une certaine peur de l'autre, de la confrontation, de la comparaison. Il faut enfin avoir un objectif à travers cette confrontation, un but (le but de la rencontre pouvant d'ailleurs être la rencontre).
Chacun est différent et constitué de son expérience. Personnellement les discussions puissantes que j'ai eues avec Jerzy Grotowski ont durablement inscrit le besoin de réflexion sur ma pratique et la nécessité d'interroger périodiquement avec d'autres "l'agencement des couleurs sur la palette". Par ailleurs, le fait d'avoir signé plus d'une dizaine de mises en scène en duo avec Guy Alloucherie m'a amené à partager à égalité ma parole de metteur en scène avec celle d'un autre.

J'imagine que la difficulté du rapport au pair, la méfiance que cela engendre, se retrouvent dans un grand nombre de professions et n'est pas inhérente à celle de metteur en scène. Je constate cependant que les metteurs en scène se sont enfermés dans un individualisme univoque. La représentation d'eux-mêmes en vogue dans les années 80 les a figés dans une posture d'éternels adolescents capricieux et surpuissants.

La position individuelle des metteurs en scène, infatués d'eux-mêmes, dans une stratégie de carrière, courtisans solitaires aussi proches du pouvoir que possible, est à la fois enfantine, dangereuse et aujourd'hui suicidaire. Répétons-le encore, l'époque a changé. Et, dans celle-ci, nous ne pouvons pas faire l'économie d'un travail réflexif, engagé à l'échelle de l'Europe ; cette nouvelle époque appelle à des rassemblements multiples, à des tentatives nouvelles, à des prises de parole collectives, à la mutualisation des moyens de survie, à une solidarité dans la défense acharnée des principes fondamentaux - socle et identité d'un théâtre laboratoire de vie. Car l'heure est venue de résister, de ralentir, de décélérer face aux cas d'extrême urgence dans lequel nous nous trouvons : réduction des moyens, clientélisme, rentabilité, audimat, taux de remplissage, désintérêt des tutelles, absence du politique. Pour ce faire, les praticiens, artistes-chercheurs, doivent créer des protocoles de rassemblement et d'échange. Et c'est aussi en parlant entre eux de leur métier que ce métier prend corps et mouvement. C'est là une autre façon de le pratiquer. Il faut certes travailler à la défense des acquis sociaux, défense du service public du théâtre, mais travailler aussi à faire de ce métier un savoir-faire. Et cela passe par l'échange continu entre praticiens.

Si les praticiens doivent se mobiliser, c'est aussi aux pouvoirs publics, s'ils gardent encore quelque intérêt pour la politique culturelle, à se montrer attentifs aux propositions de mutualisation qui leur sont soumises ou qui leur viennent à l'oreille, et pas uniquement quand cela permet d'économiser quelques moyens de production. Il faut reconnaître et encourager les projets de réflexion et de recherche axés sur des processus communs sans obligation de produit fini ; aider les lieux qui développent de telles pratiques ; encourager les directions collégiales à la tête de nos institutions ; voire remettre en question la place même de ces institutions dans nos pratiques.

Le chantier est vaste, nous le savons, cela peut même paraître effrayant tant il est vaste, mais l'institution théâtrale française traverse certainement la plus grande crise identitaire de son histoire, et ce n'est qu'en réinterrogeant ensemble les fondamentaux de nos pratiques qu'elle pourra la surmonter et passer enfin dans le XXIème siècle.

Eric Lacascade