De l’importance de la troupe au théâtre

Les Estivants de Gorki, mise en scène d’Eric Lacascade. Par Sophie Lucet

« Le mérite de Gorki n’est pas d’avoir plu, mais d’avoir le premier en Russie, et d’une manière générale dans le monde, commencé à parler avec mépris et répulsion de la petite bourgeoisie et d’en avoir parlé précisément au moment où la société était prête à entendre cette protestation. Et du point de vue chrétien et économique, et de n’importe quel point de vue, la petite bourgeoisie est un grand mal, elle est comme un barrage sur une rivière, elle n’a fait que servir à la stagnation ; les gueux, bien que dépourvus d’élégance, bien qu’ivrognes, sont toutefois un procédé sûr, du moins, qui s’est révélé tel, et la digue, si elle n’est pas rompue, a donné un puissant et dangereux courant. »
Anton Tchekhov à A.I.Soumbatov-Youjine, Lettre du 26 février 1903.

« Il faut faire avec », me disait Eric Lacascade à Rennes, juste avant de monter sur scène pour y donner avec sa troupe les Estivants de Gorki. Faire avec Gorki, après avoir éprouvé l’écriture diamantaire de Tchekhov. Faire avec des personnages, esquisses inachevées auxquelles on ne peut s’identifier. Faire avec l’époque, qui préfère aux expériences d’un « théâtre laboratoire de vie » le spectacle de divertissement. Faire avec le temps qui passe et l’absence d’un lieu pour développer un projet artistique reposant sur la durée, la vie collective et partagée.

Les répétitions des Estivants ont commencé à Chandolas, village ardéchois où Eric Lacascade s’est installé depuis trois ans. Sur le site officiel de la municipalité, quelques mots suffisent à dire l’accueil réservé à l’artiste et sa troupe qui connurent, à l’instar de Gorki, le sentiment de l’exil :

« LES ESTIVANTS : LACASCADE SETE ET O7
Une délégation du 07 s’est rendue à Sète pour voir le spectacle de Eric Lacascade dont l’aventure a démarré à Chandolas qui apparaît sur tous les programmes… et accompagne ainsi le grand retour sur le devant de la scène de Eric Lacascade, salué par toute la presse nationale ! »

Ce retrait du monde, les personnages des Estivants imaginent l’avoir retrouvé en même temps que l’été dans leur datcha. Ils sont là une quinzaine, Bassov et sa femme Varvara, sa sœur Calérie, son beau frère Vlas, l’ingénieur Souslov et sa femme Youlia, le médecin Doudakov et sa femme Olga, le propriétaire Rioumine, sans compter l’Oncle Deuxpoints, Zamyslov et Sonia, la fille de Maria Lvovna, elle-même médecin, qui entre en conflit avec l’écrivain de passage, Chalimov. Mais le bel espoir d’un repli salvateur se teinte bientôt de déception : ce sont d’abord les personnages qui ne tiennent pas leur promesse, Chalimov, « exactement pareil que les autres » selon Varvara qui découvre, à l’occasion d’une fréquentation quotidienne de l’artiste, « qu’il est donc impossible de conserver ce que l’on a en soi », Souslov, ingénieur qui préfère boire plutôt que d’aller sauver des ouvriers en danger sur un chantier, Bassov, mari transparent de la forte Varvara qui n’entend pas le désir de sa femme de fuir le monde petit bourgeois des idéaux reniés. Dans une lettre, Maxime Gorki précise le thème des Estivants : « Je voulais peindre cette partie de l’intelligentsia russe qui est issue du peuple mais qui, du fait de sa promotion sociale, a perdu tout contact avec les masses populaires, (…), oublié les intérêts du peuple et la nécessité de lui frayer un chemin». Pièce de la déception, donc, mais également pièce de dérision sur soi-même et les autres, avec nos petites bassesses, nos multiples abandons et renoncements.

S’il fut par la force exilé, Gorki aussi aimait à se retrancher de la société artistique et intellectuelle qui le repoussait autant qu’elle le fascinait. Tchekhov représentait pour Gorki une part de ce monde brillant mais oublieux de ses origines populaires, de la terre et de la rue appartenant aux gueux injustement méprisés dont la force allait bientôt apparaître et surprendre. Dans une lettre à A.Avilova du 23 mars 1899, Tchekhov dépeint celui qui a le « défaut du provincialisme » en ces termes : « Gorki est à Yalta. Extérieurement, c’est un vagabond, mais intérieurement c’est un homme assez élégant, et j’en suis heureux. Je veux lui faire connaître des femmes, trouvant que c’est utile pour lui, mais il se hérisse».

Retrait volontaire du monde ou exil forcé, tel est le motif profond sur lequel la troupe d’Eric Lacascade se déploie dans Les Estivants, texte et personnes se retrouvant dans la défroque de personnages vivants et décevants auxquels on croit seulement l’espace d’un instant.

Sur le plateau, les datchas sont aussi des loges où les acteurs viennent se maquiller face au miroir avant de jouer avec leur rôle. D’abord posées à l’avant-scène (et barrant ainsi le regard du spectateur jusqu’à lui imposer une présentation frontale des liens unissant les estivants), les abris de bois reculent et s’ouvrent quand apparaît l’écrivain Chalimov (interprété par Eric Lacascade). Telles des îles où chacun se retranche en continuant d’être relié aux autres, ces loges-datchas se transforment à vue selon le climat des scènes, s’éloignant ainsi, au fur et à mesure, de leur première attache au réel.

Pour la première fois, le travail d’Eric Lacascade ne se construit pas dans un espace vide. Là, les acteurs ont dû habiter des lieux (dont le metteur en scène a conçu le plan et l’esprit auprès d’Emmanuel Clolus et de Philippe Berthomé) au lieu de les inventer avec leur seule imagination comme dans les spectacles précédents où l’épure était la règle. « Le cadrage dans un espace donné implique un resserrement de l’attention sur les motivations profondes des actions scéniques, les enjeux des scènes et les situations de jeu. Pour ce travail-là, plus choral, il fallait offrir aux acteurs des espaces définis et des accessoires réels, « tremplins » pour le travail de chacun sur les situations», dit encore Eric Lacascade à Rennes.

Le même et le différend, donc. Car c’est le noyau dur de la troupe qui vieillit à vue, avec cette nouvelle création. « Je ne peux envisager de continuer mon parcours et l’approfondissement de mon art et d’une méthode de travail sans la présence de ma fidèle équipe artistique », écrit Eric Lacascade. Si le metteur en scène travaille avec les mêmes depuis maintenant une quinzaine d’années, élaborant avec eux un vocabulaire commun pour tracer la voie d’une Méthode ayant à voir avec les exigences d’un Stanislavski, des nouveautés apparaissent cependant. Plus de diagonale dans les déplacements des acteurs alors que Tchekhov avait conduit à cette écriture géométrique du plateau. Mais des glissés subtils qui donnent aux spectateurs le sentiment d’un travail d’orfèvre. Quatorze acteurs restent continuellement à vue devant un public médusé par la seule virtuosité de leur présence. Il n’y a pourtant pas, comme c’était le cas pour le Cycle Tchekhov, de vedette ou de leader incontesté sur le plateau. Plus d’Alain d’Hayers pour Ivanov, de Daria Lippi pour La Mouette, de Christophe Grégoire dans Platonov. Pas d’acteur phare au devant de la scène mais de multiples intrigues somme toute banales qui synthétisent la vie comme elle va, quand il ne reste plus qu’à faire avec.

Rien n’est plus grave ni plus léger que ce tracé de la banalité, mouvement fluide où tout est toujours, sur le plateau, vivant. Car c’est seulement la vie qui suscite encore l’intérêt des spectateurs alors que les buts avoués des personnages n’ont rien de grand. Eric Lacascade et sa troupe jouent le mouvement subtil des impulsions qui conduisent les hommes à avancer en se reniant, à converser sans éprouver de véritable désir. La parole des personnages devient alors le masque derrière lequel chacun se retranche dès lors qu’il craint d’exister vraiment, comme Maria Lvovna qui esquive l’histoire d’amour avec un jeune homme se présentant à elle inopinément, Maria Lvovna qui prend la tangente lorsque Vlas lui déclare sa flamme et qu’elle sent brusquement son souffle trop petit pour vivre ses passions.

« J’ai toujours étudié les comportements humains, leur processus, leur nature et modes d’apparition. Mais aussi leur déconstruction et la part de hasard qui mène aux vraies destinées », ajoute Eric Lacascade dans la vraie loge qu’il occupe avant d’en occuper une autre, sur le plateau. « Je cherche à capter la vie, le mouvement des cellules qui naissent et meurent perpétuellement plutôt que la beauté. Le lyrisme a pourtant été l’une de mes tendances, avec le Cycle Tchekhov. J’essaie aujourd’hui de m’attacher aux situations organiques ».

Et de fait je vois ce soir-là, au Théâtre National de Bretagne qui accompagne la troupe en ces temps difficiles, des corps qui s’attirent et se repoussent en un ballet complexe, chacun étant en conscience de l’ensemble du groupe, cellule parmi d’autres dans un ensemble qui le construit et le dépasse à la fois. La troupe se fait machine. Dans un même espace temps savamment partagé, les quatorze figures de Gorki évoluent comme des planètes, chacune affichant une vision partielle et relative du monde dans lequel il croit vivre.

Le sens organisateur, on le cherche pourtant dans Les Estivants. Eminemment creux, les personnages construisent leur territoire identitaire en fonction des autres. Si les femmes ont ici le beau rôle, leurs revendications restent partielles et lacunaires : Maria Lvovna éprouve des désirs pour la société au détriment d’une passion amoureuse, Varvara, d’abord à l’écoute (acte I), fait montre d’agressivité à l’égard de son amie (acte II), tue le fantasme de l’écrivain d’abord incarné par Chalimov (acte III), règle ses affaires avec son mari (acte IV) avant un hypothétique départ pour un ailleurs. Dans cette pièce, on parle moins d’actions que d’aspirations, moins de buts que de chemins. A la fin, rien ne se résout d’ailleurs. Reste seulement sur scène le tracé de la machine complexe et versatile du désir ; dans l’esprit du spectateur, la mémoire des trajectoires papillonnantes des acteurs.

Alors que j’évoque avec Eric le principe de décentrement que j’observe dans le texte comme dans le jeu des acteurs, il répond en parlant d’excentration.

« Christophe Grégoire, qui a toujours eu des rôles de leader dans le groupe, est ici un personnage drôle et léger. Bassov ne porte pas sur son dos les enjeux majeurs de la pièce, il n’est que la résultante de situations multiples auxquelles il s’adapte. Dans cette pièce, j’ai demandé aux acteurs de travailler sur un rythme nouveau, à l’inverse de ce qu’ils ont déjà produit sur scène. Ils sont tous en creux. Leçon perpétuelle d’humilité par le théâtre. A tous, j’ai surtout proposé le lâcher prise. L’écriture de Gorki participe de ce renouvellement.»

A la question de savoir pourquoi il est une deuxième fois revenu à Gorki après l’épisode parfois difficile des Barbares, Eric Lacascade répond qu’il a d’abord lu les oeuvres pour finalement rencontrer la personne. En effet, sur scène, Gorki semble un acteur de plus. Ludique, le texte est une version pour le plateau, selon les termes du metteur en scène. Six mois de travail à la table, quatre gros cahiers d’écolier sur lesquels chaque scène est examinée à l’avance en terme d’enjeu, de situation, de qualité de personnages, d’accessoires et d’espace. Comme pour le Cycle Tchekhov, « le metteur en scène note les informations nécessaires à la transcription scénique : nom des personnages mentionnés dans le texte ou présents sur la scène – ceci afin de savoir qui entend quoi – thème et atmosphère de la scène, répartition des forces pour les acteurs, découpage en parties pour situer les variations du jeu, liste des explorations auxquelles les acteurs sont conviés, images-idées, transposition complète d’une autre histoire, remarques sur le sens de ces propositions, lien avec le reste de l’acte ».

Le théâtre est d’abord mental. Avant que commencent les répétitions, Eric Lacascade a réécrit Gorki dans le tempo de ses acteurs. D’où l’importance de la troupe, dans le processus. Chaque rôle est un habit sur mesure, et taillé à l’avance. La fonction du metteur en scène consiste alors à laisser battre l’espace qui sépare l’acteur de son personnage. « Le pire est pour moi l’idée qu’on puisse être son personnage. On va vers un personnage, c’est tout à fait différent », précise Eric Lacascade, « car le spectacle gît entre la personnage et son rôle, la scène et la salle. Aux acteurs, je dis qu’il faut tendre vers. C’est un terme qui fait partie de notre vocabulaire ».

Gorki, c’est aussi la suite naturelle de Tchekhov. «Je me suis fait avec Tchekhov et Tchekhov a donné Gorki », dit encore Eric Lacascade, « nous sommes donc, Gorki et moi, frères de lait ». Au-delà de cette filiation choisie, c’est l’époque du théâtre d’art de Moscou qui passionne, et son manifeste pour un théâtre d’acteurs. Ce moment d’échanges forts et polémiques entre Stanislavski, Tchekhov, Meyerhold, Nemirovitch-Dantchenko et Gorki, pour ne citer qu’eux, pères fondateurs du théâtre à venir. A cette époque, Tchekhov adoube Gorki en ne laissant pas de le critiquer :

« Vous êtes un artiste, un homme intelligent. Vous sentez d’une manière excellente. Vous avez un talent plastique, c’est-à-dire que lorsque vous décrivez un objet, vous le voyez et le tâtez de vos mains. C’est un art authentique. (…) Faut-il maintenant vous parler de vos défauts ? (…) Je commencerai par vous dire que, à mon avis, vous n’avez pas de retenue, vous êtes comme le spectateur au théâtre qui exprime ses enthousiasmes avec si peu de modération qu’il empêche les autres et s’empêche lui-même d’écouter ».


De son côté, Gorki critique la langue policée du maître et son goût pour les atmosphères stagnantes. A tout cela il préfère de l’échange incisif et brutal, quitte à risquer l’inachèvement. L’art du théâtre consiste alors à poursuivre ces débats sur le plateau d’aujourd’hui : Eric Lacascade s’empare de la matière verbale de Gorki, « écriture sale » s’opposant à celle de Tchekhov, « taillée comme un diamant ». Car le style des Estivants est brouillon, maladroit ; la pièce mal construite ; le rythme boiteux ; les personnages peu nourris. Autant de maladresses qui incitent à malaxer l’œuvre jusqu’à ce qu’elle se fasse matériau pour l’acteur et le travail du groupe. La version pour le plateau des Estivants garde pourtant de l’œuvre initiale sa force de jaillissement : tout y flambe et crépite, rien ne s’y apaise. Plus de centre, plus de héros, mais seulement des poussées vers le sens qui disent ce monde comme le nôtre. Telle est la patte du jeune Gorki, si différent de celui qu’il deviendra avec le temps. « Le premier Gorki est anarchiste et révolté éternel. Le second Gorki sait tout ». En 1904, l’écriture est encore fragmentaire si bien que l’œil doit suivre des situations sans en connaître le point d’achèvement. Du sens court sans qu’on puisse jamais le saisir, sorte de mouvement de l’esprit aiguillonné par le sentiment russe de la toska.

Nous parlons encore ce soir-là de la toska, sentiment littéralement intraduisible qui fit le titre d’un récit de Gorki : « Comme l’anglais a son spleen, le Russe a sa toska, variété nationale du plus vieux mal humain, l’ennui et la désespérance de vivre. Elle peut être froide et morne comme sa mère la neige, ou jaillir soudain, bouillonnante et furieuse, comme l’eau de cette neige fondue. (…) La toska, c’est le dernier mot de la psychologie de Gorki, celui qui revient à tout bout de champ dans ses livres. Il l’a mis en tête d’un récit qui porte ce sous-titre : Une page de la vie d’un meunier. Ce meunier est pris dans son moulin d’un accès de la maladie commune : il part pour la ville, flâne au hasard dans les rues, poursuivi par l’ennemi invisible qu’il s’efforce de dépister ; il ramasse des demoiselles et des parasites qui lui font horreur, s’enferme en leur compagnie dans une taverne ; on chante des chansons tristes, tristes… Il pleure, confesse son incurable chagrin aux inconnus qui bâfrent avec ses roubles, il s’enivre à mort pendant trois jours, revient au moulin plus malheureux qu’avant, et dit à son éclusier Kouzma :

- Kouzma, tu n’es qu’une bulle ; une bulle comme celles que mon petit Mika souffle au bout d’une paille, qui s’irisent, volètent un instant et crèvent ».

Et c’est peut-être ce sentiment qui mène, alors que nous suivons les péripéties du groupe des estivants, à apprécier d’abord la belle légèreté des acteurs, bulles pétillantes et fragiles. Ni tragédie, ni comédie, cette pièce ne parle que de la belle vitalité de l’homme pris dans l’enclume du réel alors qu’il rêve d’idéaux. Rien de plus. L’écriture scénique reste sauvage et indomptée, les morceaux de bravoure des acteurs se composant et se déconstruisant selon un rythme vertigineux.

On parle encore, après le spectacle, de la vie comme elle va.

Le fait de n’avoir plus de lieu pour travailler avec la troupe empêche le metteur en scène de garder ses acteurs. De très belles propositions ont été impossibles à honorer, comme l’ouverture du Théâtre de la Ville en octobre 2010 : certains ont dû signer ailleurs pour vivre. « Il faut faire avec », me répète Eric Lacascade. « Ni contre, ni pour, ni par, mais avec ». Telle est sans doute la place de l’artiste quand il a traversé des bourrasques après avoir été porté aux nues. Le corps d’Eric Lacascade en témoigne sur scène : moins de raideur, comme c’était le cas dans le Cycle Tchekhov, mais un lâcher prise fait d’humour et de multiples renoncements. C’est en effet le travail du théâtre que de dire là où nous en sommes. De notre Histoire, qu’elle soit individuelle ou collective.

Sur le plateau des Estivants, seuls de véritables acteurs (de leurs vies).

Sophie Lucet
Maître de conférences en Etudes Théâtrales à l’Université de Caen.
Elle a publié de nombreux articles sur le travail d’Eric Lacascade et publié un livre : Tchekhov / Lacascade, la communauté du doute, aux éditions de l’Entretemps en 2003